27 novembre 2011

Quand le monde bascule

Ce soir, quelques moments à tuer et de monstrueuses courbatures dans le dos. Je suis seule, pour une fois. Seule, et pour la première fois depuis longtemps, dans le calme. J’ai envie de faire tellement de choses … et en même temps envie de rien. Mon corps me trahit, me résiste, hurle son désaccord à coups de contractures musculaires. Je suis en tension, c’est indéniable. Pourquoi ne pas prendre soin de moi, pour une fois ? Pourquoi pas, après tout ? Alors je me mets à faire des étirements. J’ai une chorégraphie à apprendre, de la musique, beaucoup de choses qui me paraissent urgentes, mais s’il y a une chose que j’ai appris de ma vie, c’est que je ne peux pas tout faire en même temps, au risque d’y laisser ma santé mentale et physique. Alors tant pis, tout cela attendra un moment plus convenant.

Je commence à m’étirer, doucement. Quelque chose manque ici. Une présence et une absence. La salle est à la fois trop pleine de vide et trop vide d’un plein, d’une matière noire étouffante. Je suffoque, je bascule, je baisse la lumière qui me fait mal aux yeux, je m’arrête devant cette étagère. J’ai comme une intuition. Relaxation, relaxation … Ce terme me dit quelque chose. Ma main se tend vers un CD. Il s’agit de « Voices ».

Les trois premières s’appellent Voices, Echoes et Come to Me. Tout un programme. Ce CD a été écouté en boucle dans mon enfance, et m’appelle à une image très précise : mon père assis sur le fauteuil de la salle à manger, ou dans son bain, avec cette musique,  le casque sur les oreilles ou pas, les yeux fermés, nuque renversée, les mains jointes entre ses cuisses. Il s’évade. Et nous avec. C’était sa musique de détente. Je presse le bouton lecture.

Les ondes se fraient un chemin jusqu’à mes oreilles, de mes oreilles jusqu’à mon cerveau, activent les neurones, ravivent la mémoire. Effrayant, apaisant souvenir. Je respire. Ma nuque se délie, Je minimise les mouvements pour juste penser à moi, me faire du bien, pas faire des exercices pour aller mieux. Profiter. Et le monde bascule juste à ce moment, le moment où le corps se relâche, la lumière baisse, la bougie brille et je commence à percevoir son odeur.

Le monde bascule, un chemin de paix s’ouvre devant moi. Je continue mes mouvements, mais cette fois la raison est toute différente. Je veux comprendre mon père, je veux le retrouver, je veux retrouver cette paix qu’il cherchait si souvent, qu’il trouvait sûrement quelque fois. Il fut un temps où la souffrance et la haine égrenaient nos chemins. Je sais qu’une part de mes souffrances est intimement liée aux siennes. Parce que lui non plus n’a pas pu se réaliser. Son âme a toujours été incomprise et surtout par lui-même. A-t-il seulement su s’aimer ? Ai-je, jusqu’ici, complètement réussi à m’accepter ? Il ne me semble guère. Pas tout le temps. Mais parfois, une lumière brille dans le noir. Et là, je vois mon père. Non pas dans la souffrance de sa dépression, sa dépendance, ses blessures psychologiques. Non.

Je vois mon père, beau, fort, allant toujours de l’avant, prenant la vie avec légèreté et humour, avec  créativité que je ne cherche désormais plus à renier. Je suis la fille de mon père, il n’en fait aucun doute. Je vois le père, aimant envers ses enfants.  Les deux chansons suivantes s’appellent P.S. et Ask The Mountains. La nuit est sombre dehors, les loups hurlent à la lune. Je marche sous les étoiles, les étoiles de mon enfance, dans cette sombre forêt. Un ciel de lucioles, de dauphins phosphorescents accrochés au plafond, de roses séchées, de couette à fleurs. Une cabane sous un bureau drapé. Une famille, une solitude, une ingénuité. Un bonheur insouciant et inquiet à la fois. Et je demande aux montagnes où mon père est parti ; le vent répond qu’il est heureux là où il est.

Notes de piano, je ne veux plus tourner mes bras vers l’arrière, non, je fais des cercles en avant, je nage, nage de plus en plus vite, devant, droit devant, je veux aller de l’avant.

Là où mon destin m’attend. Là où il serait fier que je sois enfin. Mon papa. Celui que j’ai perdu à 12 ans. Quand la dépendance, la maladie a pris le dessus. J’ai un jour eu un papa. Je n’oublierai pas.

Prelude, prélude à une nouvelle vie. Losing Sleep, dans le froid, dans sa tête.  Messages. Mais, sur un air de lever de soleil, je respire encore à la fin. C’est là que je sais que je veux aller là-bas. Avec lui. A la fin du CD.

La dernière chanson est « Dream in an open place ».

Posté par Pinku Usaghi à 20:38 - - Commentaires [0] - Permalien [#]
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